Quatre défis pour relancer l’Afrique centrale

  • septembre 26, 2025
  • Sevy Akongo
  • 12 min read


La composition de la Commission de la CEEAC constitue un impératif stratégique de premier plan. Organe exécutif par excellence, la Commission incarne le bras opérationnel de l’organisation et conditionne la traduction des décisions politiques en actions concrètes. Une Commission incomplète ou déséquilibrée fragilise non seulement la mise en œuvre des résolutions, mais aussi l’appropriation des réformes par les États membres.

L’élection d’Ézéchiel Nibigira à la tête de la Commission s’accompagne d’un mandat clair : finaliser la nomination des commissaires et directeurs, en veillant à concilier représentation géographique équitable, expertise technique et parité de genre. Ce processus devra être conduit avec tact diplomatique pour prévenir toute crispation politique susceptible de retarder la relance institutionnelle.

À court terme, la mise en place rapide d’une équipe complète et consensuelle permettra de restaurer la légitimité des décisions, d’accélérer l’exécution des projets communautaires et de donner un signal fort de stabilité aux partenaires régionaux et internationaux. À moyen terme, la cohésion interne ainsi obtenue renforcera l’attractivité de la CEEAC auprès des bailleurs de fonds tels que la Banque mondiale, la BAD et l’Union européenne, qui conditionnent leur soutien à une gouvernance claire et prévisible.

L’objectif ultime est de doter la CEEAC d’une structure pleinement bankable, apte à concevoir et à négocier des programmes régionaux d’envergure – qu’il s’agisse de projets d’infrastructures, de connectivité numérique ou de corridors commerciaux – et ainsi de positionner l’organisation comme un catalyseur crédible du développement en Afrique centrale.

Agenda sécuritaire : relancer la diplomatie préventive et la paix en Afrique centrale

La CEEAC évolue dans un environnement marqué par une instabilité chronique : le conflit persistant à l’Est de la République Démocratique du Congo, les tensions récurrentes entre le Tchad et la République Centrafricaine, sans oublier la prolifération de groupes armés et de trafics transfrontaliers qui déstabilisent l’espace régional. Face à ces défis, l’agenda sécuritaire de la présidence Nibigira revêt une importance stratégique majeure.

La priorité consiste à réactiver les mécanismes régionaux de médiation, de prévention et de maintien de la paix, notamment à travers le COPAX (Conseil de Paix et de Sécurité de l’Afrique Centrale) et le MARAC (Mécanisme d’Alerte Rapide de l’Afrique Centrale). Cela implique la relance des missions de bons offices, la réactivation des groupes de travail thématiques sur la paix et la sécurité, et le renforcement des dispositifs d’alerte précoce afin de prévenir les escalades de violence.

À court terme, ces actions contribueront à restaurer la confiance entre les États membres et à créer un environnement propice à la coopération. À moyen terme, la réduction des foyers d’instabilité améliorera le climat des affaires et favorisera les investissements régionaux et internationaux, élément crucial pour la relance économique.

Le résultat attendu est ambitieux mais nécessaire : positionner la CEEAC comme un acteur incontournable de la gestion des crises en Afrique centrale, à l’instar de la CEDEAO ou de l’EAC en Afrique de l’Ouest et de l’Est. Une telle stature renforcera également la voix de la CEEAC auprès de l’Union africaine et des Nations unies, ouvrant la voie à un accès élargi aux financements et aux mandats de maintien de la paix, indispensables à la stabilisation de la sous-région.

Intégration économique : accélérer la construction du marché commun CEEAC

L’intégration économique demeure le talon d’Achille de la CEEAC. Malgré l’adoption de cadres juridiques en faveur de l’union douanière, la sous-région peine encore à fluidifier ses échanges commerciaux et à réaliser son potentiel de marché commun. Sous la présidence d’Ézéchiel Nibigira, la priorité sera de coordonner les efforts visant à harmoniser les règles tarifaires, réduire les barrières non tarifaires et stimuler le développement de corridors économiques stratégiques tels que Douala–Ndjamena, Pointe-Noire–Brazzaville et Libreville–Yaoundé.

À court terme, cette dynamique passera par la relance du programme de facilitation des échanges, comprenant la mise en place effective de guichets uniques, la dématérialisation des procédures et la réduction des contrôles redondants aux frontières. À moyen terme, ces efforts devraient se traduire par un accroissement significatif des échanges intra-régionaux – aujourd’hui inférieurs à 5 % du commerce total – et par l’émergence de chaînes de valeur régionales dans des secteurs clés tels que l’agro-industrie, les mines et l’énergie.

L’objectif stratégique de ce chantier est de faire de la CEEAC un levier de croissance et d’intégration économique, en alignant son action avec la mise en œuvre de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine). Une telle convergence positionnera l’Afrique centrale comme un hub de commerce et d’investissement, capable de rivaliser avec d’autres blocs économiques du continent et de capter davantage de capitaux internationaux.

Crédibilité et financement : restaurer la confiance et la solvabilité de la CEEAC

La soutenabilité financière de la CEEAC constitue l’un des défis les plus critiques pour la nouvelle présidence. L’organisation souffre d’arriérés de cotisations chroniques de la part de plusieurs États membres, ainsi que d’une dépendance structurelle vis-à-vis des partenaires techniques et financiers. Ézéchiel Nibigira devra impulser une politique vigoureuse de recouvrement des contributions, tout en proposant un mécanisme pérenne de financement – qu’il s’agisse d’une taxe communautaire, d’une contribution sur les importations ou d’un autre instrument innovant de mobilisation des ressources.

À court terme, le règlement des arriérés par les États membres et l’assainissement budgétaire permettront de rétablir l’équilibre financier et de rationaliser les dépenses de la Commission. À moyen terme, cette discipline budgétaire renforcera la crédibilité de la CEEAC dans ses négociations avec les bailleurs de fonds tels que l’Union européenne, la BAD, la Banque mondiale ou le Japon, ouvrant la voie à de nouveaux partenariats fondés sur la confiance et la prévisibilité.

Le résultat attendu est l’émergence d’une CEEAC autonome et solvable, capable de financer ses propres priorités stratégiques – qu’il s’agisse de la sécurité régionale, du développement des corridors de transport ou de la transition énergétique – sans dépendre excessivement de financements extérieurs. Cette autonomie renforcera la résilience institutionnelle de l’organisation et son pouvoir de négociation sur la scène continentale et internationale.

Sélectionner des commissaires compétents, indépendants et représentatifs des différents États membres 

La première mission confiée à Ézéchiel Nibigira — finaliser la composition de la Commission exécutive de la CEEAC — est cruciale pour la légitimité et l’efficacité de l’institution. Comme le souligne le Traité révisé de la CEEAC (2013), la Commission doit refléter un équilibre géographique, linguistique et de genre, tout en privilégiant la compétence technique. Or, selon un rapport du Centre Africain pour la Gouvernance et le Développement (CAGD, 2024), les nominations antérieures ont souvent été influencées par des considérations politiques nationales, affaiblissant la cohésion interne. Nibigira devra donc s’appuyer sur les critères définis dans le Protocole sur la Structure et le Fonctionnement de la Commission (CEEAC, 2018) pour sélectionner des profils indépendants, dotés d’une expertise avérée dans les domaines clés (sécurité, économie, intégration). Le précédent de la CEDEAO, qui a mis en place un comité d’évaluation indépendant pour ses nominations en 2022 (selon Africa Governance Report, UNECA 2023), pourrait servir de modèle. Une Commission perçue comme technocratique et impartiale sera le premier pas vers la restauration de la crédibilité institutionnelle de la CEEAC. 

Clarifier les attributions de chaque département 

L’un des défis structurels de la CEEAC réside dans le chevauchement des compétences entre ses départements et la faible coordination interne. Comme le note un audit de la Banque africaine de développement (BAD, 2023), “l’absence de cartographie claire des responsabilités conduit à des doubles emplois, des retards dans l’exécution des projets et une dilution de la responsabilité”. Nibigira devra donc piloter une révision des organigrammes et des mandats de chaque direction — Paix et Sécurité, Intégration Économique, Infrastructures, Affaires Sociales — en s’inspirant des bonnes pratiques de l’Union africaine, notamment le Système Africain de Gouvernance Institutionnelle (SAGI) mis en œuvre en 2021. Le modèle de la Commission de l’Union européenne, où chaque commissaire a un portefeuille précis et des objectifs mesurables, pourrait également être adapté. Cette clarification est indispensable pour éviter les blocages bureaucratiques et permettre une exécution rapide des décisions des sommets. 

Mettre en place des mécanismes de reddition des comptes et de transparence 

La CEEAC souffre depuis longtemps d’un déficit de transparence, pointé du doigt par la Cour des comptes de l’Union africaine (2022) et par des ONG comme Transparency International Afrique. Les rapports financiers sont souvent inaccessibles, les audits internes rares, et les citoyens n’ont aucun moyen de suivre l’utilisation des fonds régionaux. Nibigira devra impulser la création d’un portail de transparence institutionnelle, à l’image de celui de la CEDEAO (lancé en 2021), intégrant des indicateurs de performance, des budgets ouverts et des rapports trimestriels accessibles au public. Il pourrait aussi instituer un Comité consultatif de la société civile et des parlements nationaux, comme le préconise la Charte africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance (2007, article 32). Enfin, un partenariat avec la Cour africaine de justice et des droits de l’homme pour superviser la conformité des pratiques administratives renforcerait la crédibilité de l’institution aux yeux des donateurs et des citoyens. 

1. Sélectionner des commissaires compétents, indépendants et représentatifs des différents États membres 

La première tâche cruciale confiée à Ézéchiel Nibigira est de constituer une Commission exécutive crédible, compétente et équilibrée géographiquement et politiquement. Selon les statuts de la CEEAC (Protocole de 2006 relatif à la structure et au fonctionnement de la Commission), chaque État membre a droit à un représentant, mais la qualité des nominations a souvent été compromise par des considérations partisanes ou diplomatiques. Comme le souligne un rapport du Centre Africain pour la Gouvernance (CAG, 2023), “l’inefficacité structurelle de la CEEAC provient en grande partie de la politisation excessive des postes techniques, au détriment de la compétence et de l’indépendance”. Nibigira devra donc imposer des critères objectifs — expertise sectorielle, expérience internationale, intégrité — tout en veillant à la représentation équitable des sous-régions (Afrique centrale francophone, lusophone, équatoriale). L’exemple de la CEDEAO, qui a mis en place un comité de sélection indépendant pour ses commissaires (rapport ECOWAS Governance Index, 2022), pourrait servir de modèle. La réussite de cette étape conditionnera la légitimité de toute son action. 

2. Clarifier les attributions de chaque département 

L’un des maux chroniques de la CEEAC est le chevauchement des compétences entre départements, doublons administratifs et flou stratégique. Un audit interne de la CEEAC publié en 2024 (jamais rendu public mais cité par Jeune Afrique et The Africa Report) révélait que “plus de 40% des projets régionaux échouent en raison de conflits de compétences ou d’absence de leadership clair au sein de la Commission”. Nibigira devra donc redéfinir avec précision les missions de chaque direction — intégration économique, paix et sécurité, infrastructures, affaires sociales — en s’inspirant des réformes entreprises par l’Union africaine dans le cadre de sa “Réforme institutionnelle” lancée en 2017. Le modèle de la Commission de l’Union européenne, où chaque commissaire a un portefeuille précis avec des objectifs mesurables (KPI), pourrait être adapté. Comme le recommande l’Institut d’Études de Sécurité (ISS Africa, 2023), “la clarification des rôles n’est pas une question bureaucratique, mais une condition sine qua non pour l’efficacité opérationnelle”. 

3. Mettre en place des mécanismes de reddition des comptes et de transparence 

La CEEAC souffre d’un déficit criant de transparence financière et de reddition des comptes, pointé du doigt par la Banque africaine de développement (BAD) dans son rapport 2024 sur la gouvernance régionale. “Moins de 30% des États membres publient des rapports financiers complets sur leurs contributions à la CEEAC, et les audits externes sont rares ou non publiés”, note le document. Nibigira devra instaurer un système de reporting trimestriel public, un portail de transparence budgétaire (à l’instar de l’UA ou de la SADC), et un comité d’éthique indépendant chargé de superviser les marchés publics et les nominations. L’expérience du NEPAD/APRM (Mécanisme Africain d’Évaluation par les Pairs) montre que la pression par les pairs et la visibilité publique peuvent forcer les États à se conformer aux normes. Sans ces mécanismes, la CEEAC restera perçue comme une coquille vide, incapable d’attirer les financements internationaux essentiels à ses projets.

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