Quand le transporteur routier devient acteur du développement régional

  • novembre 14, 2025
  • seraphin Ngueyon
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Renforcer les acteurs du transport routier en Afrique centrale : une formation stratégique au service de la professionnalisation

Par Sévy Akongo

Le transport routier en Afrique centrale demeure à la fois le socle logistique des échanges régionaux et l’un des maillons les plus fragiles de l’intégration économique. À travers le Programme d’Appui à l’Intégration Régionale et à l’Investissement en Afrique Centrale (PAIRIAC), financé par l’Union européenne, un effort structurant est en cours pour renforcer la capacité des transporteurs à s’adapter aux exigences économiques, techniques et réglementaires contemporaines.

Dans cette dynamique, un atelier régional de formation, organisé à Douala en mars 2025, s’adresse à un ensemble d’acteurs ciblés dont la typologie révèle la complexité et la transversalité du secteur du transport routier.

Les bénéficiaires directs : une cartographie plurielle du secteur

Les Termes de Référence du PAIRIAC, en leurs sections 4.1 et 4.2, précisent avec rigueur les catégories de bénéficiaires directs de cette formation. Cinq groupes d’acteurs principaux se détachent, chacun représentant un maillon spécifique de la chaîne logistique et institutionnelle.

Les transporteurs semi-professionnels constituent la première et la plus importante catégorie. Ce sont des chefs d’entreprise artisanale, exploitants individuels ou propriétaires de petits parcs de camions, opérant sur les grands corridors reliant les pays membres de la CEEAC et de la CEMAC. Ces acteurs, souvent issus du secteur informel, jouent un rôle déterminant dans la circulation des marchandises mais souffrent d’un déficit criant en formation, en structuration et en accès au financement. Ils représentent, selon les données du PAIRIAC, la majorité du tissu opérationnel du transport régional, mais également son segment le plus vulnérable.

Les syndicats et associations nationales de transporteurs forment la deuxième catégorie. Intermédiaires entre la base et les institutions, ils portent la voix collective du secteur. Affiliés à la Fédération des Transports de la CEEAC (FETRANS-CEEAC), ces organisations constituent le vecteur principal de la structuration du dialogue social et économique. Leur implication vise à consolider la représentativité professionnelle, condition indispensable à toute réforme durable.

La troisième catégorie regroupe les cadres et responsables d’entreprises de transport routier, notamment les dirigeants de petites et moyennes entreprises de logistique. Contrairement aux transporteurs artisans, ces acteurs disposent déjà d’une expérience en gestion d’entreprise, mais recherchent des outils pour optimiser leur rentabilité et leur conformité réglementaire. Leur participation à la formation traduit une volonté d’alignement sur les standards modernes de la gestion du transport, notamment en matière de calcul des coûts, de contractualisation et de reporting économique.

Viennent ensuite les formateurs et points focaux nationaux, considérés comme des relais de savoir et de compétence. Leur mission dépasse la simple participation à l’atelier : ils sont appelés à démultiplier les connaissances acquises dans leurs pays respectifs. Ils incarnent l’ambition d’un effet multiplicateur, où la formation initiale à Douala devient le point de départ d’un vaste mouvement de transfert de compétences à l’échelle sous-régionale. Ce groupe est composé de responsables techniques, de conseillers sectoriels et de formateurs d’écoles professionnelles.

Enfin, les représentants institutionnels du secteur public — agents des administrations des transports, des douanes et des observatoires — figurent comme bénéficiaires indirects. Leur participation vise à renforcer la gouvernance et la régulation du transport routier, en harmonisant les pratiques nationales avec les cadres régionaux. Ces acteurs institutionnels, bien que périphériques à la formation pratique, jouent un rôle stratégique : ils garantissent la durabilité des acquis par la mise en œuvre effective des politiques publiques.

Une logique de transformation et de valorisation

L’approche du PAIRIAC ne se limite pas à la transmission de savoirs techniques. Elle s’inscrit dans une logique de transformation professionnelle et de valorisation socio-économique. L’enjeu est double : élever le niveau de compétence des opérateurs et modifier la perception sociale du métier de transporteur, souvent considéré comme informel ou marginal.

Les transporteurs semi-professionnels, cœur de cible du dispositif, sont appelés à devenir de véritables entrepreneurs du transport. La formation leur permettra de maîtriser les outils de calcul des coûts d’exploitation, d’améliorer la rentabilité de leurs activités et d’intégrer des normes de sécurité et de durabilité. En d’autres termes, il s’agit de passer d’une logique de survie à une logique de performance.

Pour les syndicats et associations, les bénéfices résident dans le renforcement institutionnel. Une meilleure compréhension des enjeux économiques et réglementaires leur donnera davantage de légitimité dans les négociations sectorielles et les partenariats régionaux. Ils deviennent ainsi des interfaces efficaces entre la base et les autorités communautaires.

Les entreprises de transport, quant à elles, y trouveront les moyens d’optimiser leurs structures internes. Les dirigeants apprendront à rationaliser leurs opérations, à élaborer des contrats clairs et à maîtriser les dispositifs fiscaux et juridiques en vigueur. Cette montée en compétence devrait contribuer à réduire les pratiques informelles et à accroître la compétitivité du secteur.

L’inclusion des formateurs et points focaux nationaux garantit la pérennité du dispositif. En formant des relais locaux, le PAIRIAC s’assure que les connaissances diffusées à Douala ne restent pas confinées à un cercle restreint. Chaque pays bénéficiaire pourra, à terme, adapter le contenu de la formation à ses propres besoins, favorisant une appropriation nationale des standards régionaux.

Enfin, la participation des représentants institutionnels vise à assurer une cohérence verticale entre la base et les décideurs publics. Ces cadres techniques, exposés aux réalités opérationnelles du terrain, pourront ajuster les politiques et réglementations de manière plus pragmatique. Le dialogue entre l’administration et les opérateurs privés s’en trouvera renforcé.

Un levier de compétitivité régionale

L’impact attendu de cette formation dépasse le cadre individuel des bénéficiaires. À long terme, le renforcement des compétences contribuera à fluidifier les échanges commerciaux, à réduire les coûts de transport, et à améliorer la sécurité routière et environnementale sur les principaux corridors d’Afrique centrale.

Cette initiative s’inscrit pleinement dans la vision de la ZLECAf et de l’union douanière CEMAC, qui visent la création d’un espace économique intégré, compétitif et durable.

Ainsi, en ciblant à la fois les acteurs opérationnels, les organisations collectives, les formateurs et les institutions, le PAIRIAC déploie une approche systémique. Il ne s’agit pas simplement de former des individus, mais de restructurer un écosystème où chaque maillon, du conducteur au décideur, devient porteur d’un même objectif : bâtir un transport routier africain moderne, rentable et sécurisé.

En somme, cette formation apparaît comme un laboratoire de professionnalisation et un levier d’intégration régionale. Elle offre aux bénéficiaires directs bien plus qu’un savoir : une capacité à transformer leur métier, à valoriser leur expertise et à contribuer activement à la compétitivité de l’Afrique centrale.

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